Rêve, entre réalité et fiction

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Ils étaient revenus non pas sur le lieu de leur rencontre, mais de leur première fois.

Lassés de la chaleur étouffante de la ville, ils s’étaient échappés le temps d’un week-end. Dans leur dos, alors qu’ils empruntaient un chemin qu’ils avaient foulé une éternité de cela, battait sourdement le cœur de la fête. Ils quittaient la lumière des guirlandes, pénétrant l’obscurité, encore enveloppés par les basses que diffusaient les enceintes sur la place du village.

Elle lui attrapa la main, et ensemble ils gravirent le chemin de pierres calcaires qui les amènerait sur les hauteurs de Montenac, jusqu’aux prés. Il l’avait amenée là-haut vingt ans plus tôt, durant un été très semblable à celui-ci. Ils s’étaient alors assis pour regarder les feux d’artifice dans la vallée en contrebas.

Ils retrouvèrent le bosquet de genévriers auprès duquel ils s’étaient assis, puis finalement allongés. Il s’assit là, face à la vallée, et elle vint le rejoindre, s’asseyant entre ses cuisses. Au-dessous d’eux se creusait la vallée sombre, où se dessinait l’oeuvre étincelante d’une araignée géante. Les grappes lumineuses des villages s’étiraient dans le noir en de minces fils qui se connectaient à d’autres réseaux.

Elle ferma les yeux et inspira.

– Rien n’a changé, dit-elle dans un murmure qui ne voulait en rien troubler le calme de leur bosquet. Même les odeurs sont identiques.

– Nous, on a changé. Un peu.

Elle tourna la tête vers lui, soulevant un sourcil.

– C’est vrai ? Tu penses pouvoir tenir plus de deux minutes, cette fois-ci ?

Elle l’embrassa.

Ils s’étaient endormis, et la nuit était avancée quand ils ouvrirent à nouveau les yeux. Les battements sourds du village s’étaient tus.

Un voile frais et humide s’était déposé sur eux comme s’ils faisaient partie intégrante du paysage. Deux silhouettes ne faisant plus qu’une entre les herbes.

L’idée de faire demi-tour leur déplut, et ils préférèrent continuer sur le chemin, en contrebas. Le trajet était plus long, mais la boucle, traversant les bois, les ramènerait en pente douce jusqu’au village.

Elle se colla un peu à lui.

– Je ne pensais pas avoir à nouveau froid en juillet. C’est si bon.

– Tu sais ce qu’il nous reste à faire.

– Quoi ? fit-elle innocemment, le serrant un peu plus fort encore.

Elle aimait toujours l’entendre se projeter avec elle, comme un jeune couple malgré les années passées.

– Acheter ici. Ce serait drôle de revenir dans le coin. Une ferme, une maison, une cabane ou un bout de pré pour y planter une tente. Tu ne crois pas qu’avec… ce qu’on a fait là-haut, il n’y a pas déjà deux ou trois mètres carrés qui nous appartiennent un peu ?

Elle avait ri, d’un rire haut et franc qui s’était élevé au-dessus de la vallée, où il se perdit avec son regard.

Elle ralentit, le freinant avec elle.

– Quoi ? Ça ne va pas ?

Il la regardait froncer les sourcils.

– Là ! dit-elle, pointant un doigt vers le ciel. Là, regarde, les étoiles.

Il leva la tête vers la voûte constellée qui les surplombait. Les étoiles brillaient, comme elles l’avaient toujours fait à Montenac. Froides, belles, précises. C’est alors qu’il les vit.

Trois d’entre elles brillaient plus puissamment que les autres, et leur intensité croissait encore.

– Là, une autre ! fit-elle, montrant une zone plus proche de l’horizon. Et là !

Devant eux, mais aussi au-dessus, puis tout autour, étincelaient des astres bleutés.

– C’est beau, mais… Je n’ai jamais entendu parler de ce phénomène.

– Ce sont des étoiles qui explosent ?

– Non, c’est impossible. Enfin, une, oui, mais les chances pour que plusieurs explosent en même temps… Non, impossible.

Ils s’étaient arrêtés, leurs visages tournés vers le ciel.

Elle remarqua que son pouls s’était accéléré. Une profonde vague de panique semblait sur le point de l’emporter, car elle le sentait : quelque chose clochait. Quelque chose d’immense, dont le spectacle les clouait au sol.

Dans un ballet organisé, les points brillants se mirent alors à danser. Des groupes se formèrent.

– Ce ne sont pas des étoiles…

– Merci Sherlock.

– J’ai un peu peur.

Il lui attrapa la main, la serrant assez fort pour la réconforter autant que pour calmer ses propres tremblements.

Un triangle formé de trois points lumineux se détacha de la voûte et plongea vers eux, grossissant et s’écartant à la fois dans toutes les directions.

Un vertige le prit, et il plaqua au sol sa main libre. La Terre semblait propulsée à travers le cosmos.

Le trio qui était descendu freina subitement sa course, et ils purent distinguer d’obscures formes autour des éclatantes têtes d’épingle lumineuses. Elle se rassemblèrent en formation serrée, et filèrent droit vers l’est, laissant derrière elles un sillage bleuté éphémère avant de disparaître derrière l’horizon.

Il reprit sa respiration, qui s’était arrêtée devant l’immensité du spectacle auquel ils assistaient.

Dans sa poche, son téléphone sonna. Il alluma l’écran, beaucoup trop lumineux dans la nuit sombre. Les notifications se multipliaient. Il entendait son téléphone à elle vibrer, mais elle l’ignorait.

– Tu veux rentrer ? lui demanda-t-il.

– Non, on reste. Je préfère voir, quoi que ce soit. Ça ne sert à rien d’aller se cacher.

Sa remarque le piqua au vif.

– Je ne parle pas d’aller se cacher, fit-il. Plutôt de voir ce qu’ils en disent aux infos.

– Non, on reste, ça…

Ils se crispèrent sous l’effet de la surprise quand apparut soudainement une ligne épaisse et lumineuse, qui barra le ciel d’un bout à l’autre de l’horizon, grossissant à vue d’œil comme les étoiles auparavant. Ils se serrèrent comme pour éviter l’impact, un impact cataclysmique et dément, mais la forme, d’une dimension dont le concept les dépassait, arrêta sa course. Ils tentaient en vain d’appréhender ce qu’ils avaient sous les yeux.

Elle leva une main au ciel, comme pour attraper quelque chose, ou s’assurer que ce n’étaient pas ses yeux qui avaient un souci. À bout de bras, sa main lui cachait à peu près la ligne sur toute son épaisseur.

– Elle est réelle.

– Elle ?

– La ligne.

– Oui. Mais… je crois que ce n’est pas une ligne. On dirait plutôt… un tube.

Ils chuchotaient toujours, perdus dans le noir et le silence.

Le tube commença alors une lente pulsation, ses parois translucides vibrant d’une lumière soudaine. Des iridescences multicolores voyageaient en son centre, émergeant à l’est, puis traversant le tube dans sa longueur comme une autoroute fantastique.

La forêt et le pré s’étaient tus. Le monde s’était arrêté, fasciné par le spectacle autour de lui.

Ils se serrèrent encore l’un contre l’autre.

– On dirait qu’il y a des choses à l’intérieur du tube. On dirait qu’il… aspire.

– Quelque chose se déplace dedans, mais ça n’a pas l’air matériel. On dirait de l’énergie. Ça n’a pas de sens.

– Tu crois que c’est la fin ?

– Je ne sais pas. Mais j’ai autant envie de partir en courant et de crier que de rester là, sans rien faire. Et si c’est la fin… Elle est plutôt jolie, non ?

– Oui.

Chapitre 2

Il ouvrit les yeux sur un blanc éclatant, allongé sur un lit dans une pièce vide qu’il ne reconnut pas.

Il s’assit, et essaya de rassembler ses souvenirs. Vide.

Là aussi, un blanc immaculé.

– Il y a quelqu’un ? demanda-t-il à tout hasard.

Sa voix lui fit un drôle d’effet.

Il se leva, et passa une ouverture pour pénétrer dans une pièce plus grande, qu’une baie vitrée inondait de lumière.

Il l’ouvrit, et sortit.

Là encore, une sensation inexplicable l’envahit. Il se voyait dehors, mais quelque chose ne collait pas.

Il fit quelques pas sur les galets, sous un ciel bleu intense.

Devant lui s’étalait la mer dont les vagues, discrètes, roulaient puis s’écrasaient en une fine écume blanche.

Quelque chose clochait, mais il n’arrivait pas à se concentrer, son esprit s’enfuyant chaque fois pour sonder un passé vide.

Il marcha en direction des flots.

La plage formait une large baie, et il pouvait distinguer au loin les contours d’une cité.

– Mais qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il tout haut.

Le sentiment d’irréalité qu’il éprouvait depuis son réveil prit alors réellement forme, l’évidence lui sautant aux yeux.

Il s’était entendu parler, mais… c’était tout. Une fois le dernier mot prononcé, une chape de plomb retombait autour de lui. Aucun son ne lui parvenait : ni vent ni vagues, pas même les galets qui auraient dû crisser sous ses pieds. Seulement lui-même, sa voix, sa respiration, et le sang qui lui battait dans les tempes.

Il tomba à genoux, et trempa ses mains en coupe dans l’eau pour la porter à son nez. Aucune odeur.

Il s’en aspergea le visage, ouvrant la bouche pour l’y laisser couler.

– Elle n’a aucun…

Chapitre 3

Olivier se gara sur le parking, à son emplacement habituel. Il était un peu loin, et devait marcher une trentaine de secondes de plus pour pénétrer dans le bâtiment, mais le petit tilleul offrirait de l’ombre à la voiture quand taperait le soleil de l’après-midi.

Il éteignit le moteur, les yeux dans le vague. Il respirait à peine, tentant de chasser la nausée qui l’habitait et cette fichue impression de ne pas totalement réussir à se réveiller. Il se sentait détaché, triste.

Il quitta son véhicule, marcha jusqu’au bâtiment, badgea, monta les marches jusqu’au troisième, toujours perdu dans ses pensées. Un café lui ferait forcément du bien.

Il attrapa de la monnaie, salua le stagiaire qui, comme tous les matins, sentait l’herbe et semblait déconnecté, et se dirigea vers la machine à café.

De nombreuses voix s’animaient, qui se turent brusquement quand il s’approcha.

– On va lui demander, tiens, fit finalement une voix dans le groupe.

– Salut… Me demander quoi ? fit-il en choisissant le plus grand café sucré que la machine pouvait lui proposer.

Il y eut un silence.

– La maison au bord de la plage, ça te parle ?

Il avait entendu la question en appuyant sur le bouton, et la machine s’était ébrouée. Une décharge glacée lui parcourut l’échine. Le grincement strident de la broyeuse s’éleva, emportant avec elle les grains et ses tentatives de former une pensée cohérente. Il se heurtait à un mur d’incompréhension, et son regard, pour la énième fois depuis son réveil, se perdit à nouveau.

La plage silencieuse, décor en plastique. La maison blanche, vide de tout détail. L’eau qu’il avait tenté d’avaler.

Il se retourna vers les visages graves qui l’observaient. Ceux qui n’avaient pas la tête dans les mains avaient les yeux rougis.

Le café coulait de la machine, et il s’aperçut trop tard qu’il n’y avait pas inséré sa tasse. Il la logea brusquement dedans, sauvant in extremis un peu du précieux liquide.

– Toi aussi, hein ?

Il répondit de la tête par l’affirmative, le souffle court.

– Et tu te souviens aussi… commença Thierry.

– Attends, le coupa Delphine, sa collègue. Pas comme ça.

Elle reprit, cherchant ses mots avec précaution.

– Est-ce qu’il y a… autre chose, aussi ? Une autre sensation.

La machine s’arrêta, plongeant à nouveau le couloir dans le silence.

Il baissa la tête.

C’était forcément deux rêves, se répétait-il pour se convaincre. Une balade dans la montagne et des lumières qui dansent dans le ciel, puis la maison au bord de la plage. Quoi de plus normal, après tout ? Un rêve banal, mais persistant. Et pourtant.

Il l’avait aimée. Là-haut, et ailleurs. Il y avait eu beaucoup plus, bien plus que ne pouvait contenir un rêve.

– C’était quoi, ton autre vie ?

– Delphine… la coupa Jean-Marc. C’est un rêve. Bizarre, OK, mais ça reste un rêve. Il n’y a pas d’autre vie.

Elle leva vers lui un visage encore marqué par les larmes, mais au regard dur.

– Tu n’en sais pas plus que les autres, lui dit-elle.

– Non, c’est vrai. Mais je ne vois pas en quoi un rêve remettrait en cause ma vie entière.On était tous ici, vendredi dernier, non ? Là, autour d’un café. Philippe a bien démissionné la semaine dernière, non ?

– Ça… Pas de doute là-dessus, répondit ce dernier.

– Alors en quoi tout cela n’aurait soudainement plus d’importance ?

Olivier reprit la parole. Après tout, la question lui avait été destinée.

– Avant d’être sur la plage – comme vous tous, à ce que je comprends – je me promenais avec ma femme. Au-dessus de… Montenac. J’ai vérifié sur internet, ça n’existe pas.

Il se tourna vers Jean-Marc, qui ne se défaisait pas de son masque ouvertement sceptique et légèrement narquois.

– Par contre, je peux vous citer d’autres villages dans les alentours de Montenac. Je peux vous parler de l’Histoire de cette région. Des industries plus ou moins moribondes, de mon premier boulot là-bas, et… Et de comment j’y ai connu ma femme. Je peux vous décrire exactement l’endroit où nous étions au moment où les lumières sont apparues.

– Oui, les lumières ! Ça aussi je m’en souviens ! fit une voix au fond.

– Les lumières ?

– C’était la nuit. On marchait sur les hauteurs, dans un pré. Les étoiles se sont tout à coup mises à briller. Enfin, pas des étoiles, mais tout comme. C’était beau, mais effrayant aussi. Certaines se sont alors décrochées et sont tombées vers nous. Vers le sol. Des vaisseaux, probablement, ou quelque chose dans le genre. Et puis, il y a eu ce grand tube. Pas grand, non. Gigantesque.

Il regarda sa main.

– Je sens encore la main de ma femme serrer la mienne. Et… le plus triste de tout ça, c’est que, ce matin, j’aurais pu vous raconter l’équivalent de deux vies. Ce matin, j’avais des connaissances en architecture, que je n’avais pas la semaine dernière. Maintenant, tout me semble tellement flou. Et petit à petit, j’oublie son visage.

– Moi, au risque de vous choquer, je m’en fous, fit Jean-Marc. Je suis ici, je me souviens d’avoir été ici la semaine dernière, d’avoir jardiné ce week-end, bu des coups avec mes potes, donc l’important c’est ici. Le rêve, OK, il est bizarre. Sûrement une expérience des ricains, des Chinois ou des Russes. Mais on est là, le café est chaud à m’en brûler la gorge, et tout ça est bien réel. Le reste, je m’en tape.

Il partit, l’air passablement énervé.

Chacun se perdit dans ses pensées, se remémorant des lieux, des visages, des sentiments.

– C’est quoi qui est réel ? Demanda Delphine, plus pour elle-même qu’attendant vraiment une réponse.

Laurent, le responsable du service, se leva en tapant sur ses cuisses.

– Je ne sais pas. En revanche, ce que je sais, c’est qu’on a une réunion dans cinq minutes. On reparlera de tout ça au déjeuner.

Les gens se regardèrent, hésitant. Tous savaient que ça ne s’arrêterait pas là. C’était trop… important. Trop immense. Mais la vie était là, et on ne pouvait pas non plus l’ignorer.

Olivier vida le fond de sa tasse, et prit la direction de son bureau, jouant de son pouce sans même s’en rendre compte avec une alliance qui n’existait pas.

Guillaume Fratczak, 2024.

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