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Chapitre 1
Dagarin ouvrit les yeux, posant son regard sur la fenêtre givrée où dansaient des lueurs orangées.
Dehors, alors que les étoiles brillaient toujours dans la nuit glaciale, un homme allumait, l’une après l’autre, chacune des lampes à huile des docks. Pour beaucoup ici, la journée commençait alors que la nuit n’était pas arrivée à son terme.
Apparurent alors les premiers bruits d’une activité naissante : on déroulait des cordages, accrochait des poulies. Des chaînes d’acier tintaient contre le quai. Les dockers parlaient encore à voix basse, profitant tant qu’il était possible du silence pesant sur le port.
Il observait la fenêtre aux reflets changeants, et porta cette fois son attention sur les bruits de l’hôtel qui s’éveillait après avoir ronflé comme un seul homme durant la très courte nuit.
Des sons étouffés lui parvenaient; des lits grinçant de l’autre côté des maigres cloisons, et des pas lents et fatigués qui faisaient craquer le plancher. La souris qui avait rongé une planche pendant des heures avait mis fin à son repas, sans doute effrayée par l’activité soudaine. À ce rythme-là, ce tripot s’effondrerait sur lui-même d’ici quelques mois.
Derrière la tête de lit, un conduit métallique, cheminée remontant certainement des cuisines, traversait la chambre du sol au plafond, passant à travers des planches grossièrement découpées.
La soudaine montée en température du métal provoqua les craquements réconfortants d’un poêle tout juste allumé, et il sentit rapidement la chaleur irradier jusqu’à lui. Il remonta ses pieds froids pour profiter plus encore de la chaleur du conduit brûlant.
Le bâtiment se réchauffait peu à peu, et chaque planche semblait craquer. On aurait juré se trouver au cœur d’un squelette se redressant après une nuit prostré, chacune de ses antiques articulations craquant sous l’effort.
Ce n’était pas étonnant que nombre de marins choisissent de passer la nuit dans cet établissement. Outre la proximité immédiate avec le port, l’ambiance faisait davantage penser à celle d’un vieux rafiot branlant qu’à un bâtiment solidement arrimé sur la terre ferme.
Sa main frôla le mur. De l’autre côté de la cloison, tout était silencieux.
Il se sentait nauséeux, ne sachant si la source de ce mal-être était l’acte en lui-même ou bien les scrupules qu’il en retirait ; car ce qu’il venait de faire était mal, il le savait.
Il parvenait parfois à se tromper lui-même, mais jamais longtemps, et rarement complètement.
La seule raison valable – du moins l’était-elle à ses yeux – était que la nature l’avait voulu ainsi, et serait-il assez orgueilleux pour penser son avis plus important que… l’ordre des choses, ou bien encore la création divine ?
Il faisait ce qu’il avait à faire, voilà tout, et se considérait comme assez juste dans ses choix. Juste. C’était ça, le mot. Mais alors, pourquoi ces scrupules, à chaque fois ?
Il devait être bon, et n’aimait tout simplement pas ce qu’il était obligé de faire. Et puis, il y avait le stress, également. La peur d’être pris la main dans le sac, et les atrocités qu’on lui ferait subir pour celles qu’il avait commises.
Il n’avait pourtant pas pris de risque sur ce coup-là, du moins pas plus que d’habitude. Non, ce qui le tracassait était plutôt une question de justice. D’un contrat moral qu’il avait jadis passé avec lui-même et qu’il n’avait pas respecté. L’homme qu’il avait abordé la veille était jeune, beaucoup trop jeune, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Il les choisissait normalement plus âgés, essentiellement par respect pour eux. La situation avait été légèrement différente cette fois-ci, et au-delà de l’urgence prédatrice du moment, le hasard et son intuition l’avaient, semble-t-il, poussé dans la bonne direction.
Mais bon sang, il sortait à peine de l’enfance.
Chapitre 2
Il l’avait rencontré sur les quais.
Le garçon, qui ne devait pas avoir plus d’une vingtaine d’années, était assis face à la mer, le dos appuyé sur un bollard usé jusqu’à l’os par des siècles de cordes. Les bottes dans le vide, il regardait la baie qui s’étendait devant lui, ne prêtant aucune attention à ses vêtements qui trempaient dans une flaque.
– Ça va, gamin ? avait demandé une voix, profonde et rassurante.
Plongé dans de profondes pensées, la question l’avait fait sursauter.
– Euh quoi ? Pardon ?
Le garçon avait levé vers l’homme un visage aux yeux d’un bleu si clairs qu’il avait d’abord été décontenancé. Devant lui se tenait un homme entre deux âges, large et fort, mais à l’apparence fatiguée, qui lui adressait un sourire qui se voulait réconfortant. Il ne l’avait pas entendu approcher. L’homme lui avait alors montré la flaque.
– Tu prends l’eau.
– Ah, merci, avait-il répondu simplement, essorant sa cape trempée au-dessus des flots.
– Tu attends un bateau ?
– Non, je… Je vis ici. Enfin, pas loin. Là-haut, fit-il en levant la main vers les falaises au sud.
– Et… qu’est-ce qui te met dans cet état-là, si ce n’est pas indiscret ?
S’en était suivi un long silence. La lourde silhouette s’était alors assise aux côtés de celle plus mince du jeune homme, attendant sans bruit que l’esprit malheureux trouve ses mots sur l’horizon qu’il ne quittait pas du regard. Il s’était finalement ouvert.
– Jusqu’à aujourd’hui, j’avais… un rôle, une raison d’exister. Jusque dans mon sang. J’avais une vie que j’aimais. Et maintenant, tout ça est remis en question. Non, plus que ça, en fait. J’ai perdu l’un, et l’autre va bientôt disparaître. Et je n’y peux rien.
Il avait fait une petite pause, puis avait demandé:
– Vous êtes marin ?
Dagarin avait eu un petit rire qui avait réveillé de nombreuses douleurs dans son corps meurtri, le faisant grimacer.
– Non, non. Enfin, je l’ai été, oui, dans une autre vie.
– Vous avez de la chance alors. D’avoir eu plusieurs vies, je veux dire.
Une flamme s’était allumée dans les entrailles de l’homme, lui rappelant qui il était. Il devait se contrôler. Tout allait bien se passer. Il avait alors posé une main sur l’épaule du jeune homme.
– On n’a pas le droit d’être à la fois aussi jeune et accablé. Viens me raconter ton histoire devant une assiette. L’auberge est juste là. C’est pour moi, je t’invite.
Dagarin s’était redressé, grimaçant à nouveau. Le mouvement réveilla les marteaux dans sa tête, et il avait plissé les yeux le temps que la tempête se calme.
Le garçon avait levé vers lui un regard interrogateur, auquel il avait répondu de sa voix la plus douce:
– Des fois, raconter ses ennuis à voix haute permet d’y voir plus clair. Et j’ai du temps à tuer.
Il avait alors tendu sa main tremblante que le jeune homme avait attrapée, scellant ainsi leurs destins dans une poignée que tous deux regretteraient.
Chapitre 3
Il avaient gagné l’auberge alors que les rayons du soleil bientôt couchant peignaient les boiseries d’une teinte dorée, quittant le froid mordant attisé par le vent du large et la minéralité des pierres millénaires qui constituaient les quais pour se fondre dans la moiteur étouffante des lambris et parquets imbibés de bière.
Il avait choisi une table assez reculée pour ne pas être dérangé, mais pas trop éloignée non plus pour ne pas paraître suspect. Son plan ne devait souffrir d’aucune faille, aussi minime soit-elle, et il avait voulu profiter au maximum de la clarté d’esprit qui lui restait avant que tout dégénère.
Le jeune n’avait pas eu besoin d’alcool pour commencer à déballer sa vie. Tout cela lui pesait, et cette oreille attentive inattendue était tout ce dont il avait besoin, et c’était lui qui avait entamé la conversation, avec une question à laquelle Dagarin ne s’était pas attendu.
– Vous en avez entendu parler du Vagabond ?
– Qui n’a pas entendu parler de lui ?
– Vous croyez en son existence ? avait insisté le jeune homme. Son existence passée, je veux dire. Il est mort depuis bien longtemps.
– Ce n’est pas la chose la plus étrange qui m’ait été donnée d’entendre. Au contraire, je ne vois pas pourquoi on nierait son existence. Que t’a-t-il fait, ce Vagabond ?
Le jeune homme avait eu l’air interloqué pendant un court instant face à cette remarque.
Et ce regard… Il y avait tellement derrière. Tellement de fougue et de tristesse. Dagarin aurait des scrupules, longtemps, mais une occasion comme celle-ci ne se représenterait pas de sitôt. Le gamin reprit.
– Je préfère demander. Là-haut, dans mon village, beaucoup de personnes n’y croient pas, ou n’y croient plus. Pas qu’ils aient quelque chose contre cette idée, mais vu que cela ne leur apporte rien dans leur vie de tous les jours, ils préfèrent l’ignorer, et ce qui est ignoré trop longtemps finit souvent par disparaître. Le Vagabond est donc apparu sur cette terre il y a vingt générations de cela, traversant le ciel comme un boulet de canon et s’écrasant là-haut, sur les Hautes-Terres, au sud de Portevent. Il avait apporté beaucoup de choses avec lui. Des mystères que lui seul comprenait, des objets que l’on dit maintenant éparpillés à travers le monde, et des connaissances. C’était un érudit, et il avait voyagé loin et longtemps. Tellement loin et tellement longtemps que son vaisseau n’a pas supporté sa venue ici, et s’est écrasé au sol dans un fracas épouvantable. Les origines mystérieuses de cet homme et sa nature même ont attisé la convoitise du roi de l’époque, qui l’a gardé à ses côtés. Au début simple objet de curiosité, il s’est vite avéré sage et de bon conseil. Et s’il a passé sa longue vie aux côtés des plus grands, ici à Portevent et parfois plus loin, sur d’autres terres bien après l’océan, il revenait sans cesse là-haut, dans les débris de son vaisseau, dans l’espoir de repartir. Il faisait réaliser des machines aux artisans les plus doués du royaume, mais ce n’était jamais suffisant pour réparer ce qui était brisé. Avec le temps, il a compris que c’était peine perdue. Jamais il ne repartirait par lui-même, sa seule chance étant de recontacter les siens. Il a travaillé, là encore longtemps, et un jour… il a cru y être parvenu. Il y a cru, car son message était parti, mais il n’avait aucun moyen de savoir s’ il était arrivé à destination, ou même s’il était sur le bon chemin. “Le temps fonctionne différemment sur ces chemins” disait-il. Ne restait qu’à attendre. Et il a attendu. Longtemps, seul ; la solitude n’étant pas un choix, car les débris de cet autre monde dans lesquels il vivait provoquaient d’horribles maux à tous sauf lui. Personne ne pouvait ni ne peut encore s’en approcher sans se blesser. Des blessures que l’on porte profondément en soi, et qui mettent à terre même les plus forts. Il eut alors deux surprises. La première, c’est l’enfant qu’il eut, avec une femme de Portevent. Lui qui se sentait si seul jusque-là avait soudainement un peu de son monde à ses côtés. Il ne se pensait pas compatible avec les gens d’ici. C’est un sujet qui l’a d’ailleurs longtemps occupé : les liens entre ce peuple-ci et le sien, si lointains les uns des autres et pourtant si similaires. La deuxième surprise arriva bien des années plus tard. Sa fille, qui avait échappé à la surveillance de ses tuteurs, l’avait suivi jusque dans les débris, malgré l’interdiction formelle qu’elle avait de s’en approcher. Le Vagabond en a été paniqué quand il s’en est aperçu, se croyant sur le point de perdre son seul et unique enfant, pour se retrouver seul à nouveau, mais rien de tel n’arriva, car dans ses veines à elle aussi coulait le sang des Vagabonds.
Il avait souri à cette idée, marquant une pause quasi imperceptible dans son histoire.
– Il lui a alors appris tout ce qu’il savait pouvoir lui être utile, la langue de son peuple et tout le savoir dont il disposait, voyant en elle l’espoir qu’il avait lui-même perdu. S’il ne pouvait voir de ses propres yeux les siens arriver à son secours, alors peut-être sa fille le pourrait, ou ses enfants après elle. Vous voyez, le Vagabond n’avait pas envoyé un message unique vers les cieux. Sa machine l’envoyait en continu, sur tous les chemins inextricables qui constituent la trame des mondes, pour un jour atteindre son but. Comme je vous l’ai dit, ces machines avaient subi des dommages lors de l’arrivée fracassante des années plus tôt, et nécessitaient un entretien régulier. Or, à ce moment-là, seules deux personnes pouvaient accéder aux lieux en question: le Vagabond, et dorénavant sa fille. Il lui expliqua comment garder le lanceur de messages en vie, et quels seraient les signes à guetter qui indiqueraient une réponse, comment continuer à écouter ce que l’oreille ne pouvait entendre. Il mourut bien des années plus tard, sans qu’aucune réponse ne lui fût parvenue. Sa fille eut un enfant à son tour, à qui elle transmit son savoir. C’est ainsi que naquit la lignée des Veilleurs, sentinelles silencieuses dans les Hautes-Terres, dont je suis le dernier représentant.
Dagarin avait senti la chair de poule lui envahir les bras, puis le corps entier. Il l’avait alors désiré comme il n’en avait voulu aucun auparavant, le feu dans son ventre se disputant à la brûlure de la fièvre, mais avait tenté de dissimuler son trouble aux yeux de son interlocuteur.
– Tu es un descendant du Vagabond ? avait-il demandé, les yeux brillants, tentant de rendre plus évidente son admiration que sa convoitise.
Le sourire gêné était réapparu sur les lèvres du jeune homme.
– Oui, avait-il répondu simplement, avalant une lampée de bière pour se donner une contenance. C’est drôle que vous me donniez un quelconque crédit, ou que cela vous importe d’une quelconque manière. Le Vagabond en son temps n’avait pas que des amis, et beaucoup l’ont considéré comme un affabulateur avec beaucoup d’imagination qui cherchait simplement à attirer l’attention sur lui. Chaque génération de Veilleur après lui a perdu un peu plus de crédibilité que la précédente. L’histoire s’est déformée avec le temps, jusqu’à ce que naisse une réelle animosité envers les Veilleurs et la zone mortelle des Hautes-Terres, nous accusant de tous les maux du monde : épidémies, complots, pactes avec nos ennemis. Certains nous accusent désormais de faire perdurer une histoire inventée de toute pièce pour bénéficier de passe-droits de la part du roi. Mais de quels passe-droits parle-t-on ? Je ne suis même pas sûr que notre souverain actuel connaisse mon nom.
– Comme je te l’ai dit, avait répondu Dagarin, j’ai eu mon lot d’histoires étranges, et je connais assez bien l’histoire du Vagabond. Je connaissais déjà ton histoire, ou plutôt celle de tes ancêtres, dans les grandes lignes. Je sais également que vous avez failli disparaître.
– C’est vrai. Le temps passant, et aucun signe ne se présentant, l’inspiration et l’engagement ont commencé à faire défaut dans le cœur de certains. Le savoir fut parfois mal ou peu transmis au suivant, quand ce n’était pas l’enfant qui arrivait tardivement. Nous ne sommes pas incompatibles avec le sang de cette terre, mais il reste difficile d’obtenir une descendance. Mon père faisait partie de ceux qui n’y croyaient plus. Il continuait, comme ce fut le cas pour beaucoup, seulement parce que c’était la seule chose qu’il savait faire, déclarant que de toute façon, le monde ne voudrait pas de lui. Pas ici, du moins, mais il ne voulait pas partir. Il aimait trop les Hautes-Terres. Il appelait cela une malédiction, et quand il m’amenait là-haut dans les débris avec lui, il avait honte. Il ne l’avait jamais dit, mais ses silences sur le chemin étaient évidents : il n’était pas dans la contemplation comme quand il partait seul, mais se dérobait plutôt à la discussion. Il savait qu’à moins d’un miracle, le fardeau me reviendrait à sa mort que je le veuille ou non, et en était presque désolé de m’avoir fait naître en ce monde pour cela.
– Mais, au vu de ce qu’il s’est passé ce matin, ce qu’on a entendu, il semblerait qu’il ait eu tort, l’avait coupé Dagarin.
– Oui, avait murmuré le jeune homme, songeur.
– Que s’est-il passé, là-haut ? Qu’as-tu vu ?
Le visage du jeune homme s’était alors à nouveau illuminé. Il avait levé la tête et regardé la salle.
Autour d’eux bruissait l’excitation que l’on attendait d’un lieu tel que celui-ci à cette heure-là de la journée. Des hommes chantaient, portés par la bière et les pichets d’Eau de Portevent. Le gras qui débordait des plats lustrait autant le parquet que les estomacs, mais la serveuse, frêle esquif dans cet océan meuglant et déchaîné, sautait et volait de table en table avec le pied aussi sûr que les matelots qui l’entouraient. Elle avait alors déposé deux assiettes devant eux, avant de disparaître à nouveau dans le tumulte.
Le bourdonnement avait repris dans les oreilles de Dagarin et la fièvre s’était encore élevée d’un cran, lui brûlant les yeux. La douleur irradiait à travers chacune de ses articulations, et il devait faire preuve d’une concentration sans pareille pour ne pas laisser transparaître son état.
– C’est toi qui a sonné le Cor ? insista-t-il pour relancer le jeune.
– Oui, et c’était… fantastique. J’ai attendu cela des années. Mon père, lui, l’a attendu toute sa vie. Mes ancêtres, une éternité. On passe notre vie à attendre – et elle est longue, nettement plus que la vôtre – et à guetter les signes d’une réponse. Ce matin, comme tous les matins, je suis monté directement aux débris afin de vérifier l’état des machines, et voir si un message des Vagabonds était arrivé pendant la nuit. Comme tous les matins, il n’en était rien. Je suis alors descendu dans la prairie, juste en dessous des restes du vaisseau. Il y a là un rocher sur lequel j’aime bien m’asseoir, et vu son état, je pense que je ne suis pas le seul à l’avoir apprécié. Des générations de Veilleurs ont dû s’y reposer. On y a une vue magnifique : Portevent, dans le lointain, souvent nimbée d’une brume qui brille sous le soleil levant, et les bois qui l’entourent, à perte de vue. Et puis, il y a l’océan par-delà les falaises, jamais égal d’un jour sur l’autre. J’ai souvent regretté de ne pas voir le Cor depuis la prairie, ce Cor fou et colossal à flanc de falaise. Vous saviez que c’est le roi qui l’avait fait ériger à la mort du Vagabond ? Afin qu’il sonne, et résonne dans la vallée lorsqu’arriveraient d’autres comme lui. Et donc là-haut, plus haut que le village où j’habite, il y a aussi ma prairie. Elle est immense, et balayée par les vents du large qui la couvrent de rosée et la fait briller d’or aux premières lueurs du soleil. Le jour, sa couleur suit celle du ciel et des nuages. Ils sont fantastiques, vous ne trouvez pas ? J’ai toujours été étonné par leur silence.
Il avait mimé un nuage avec sa main, la déplaçant lentement au-dessus de son assiette, tournant légèrement son poing à mesure que ses doigts s’étaient déployés, hypnotisant Dagarin dans sa transe fiévreuse.
– Leur taille est prodigieuse, dans des dimensions que nous ne pouvons même pas imaginer, et pourtant ils flottent en silence, changeant lentement de forme, jusqu’à certainement trouver celle parfaite une fois arrivés là où ils se rendent. Puis vient le soir, mon moment favori. Les contours de chaque feuille et chaque brin d’herbe de la prairie se mettent à flamboyer soudainement dans le soleil couchant. Chacun se dessine et s’illumine un dernier instant avant de s’éteindre pour la nuit.
Il avait alors fait une pause, le regard dans le vague, mais ses pensées concentrées sur un détail tout particulier.
– Je pourrais vous décrire chaque touffe d’herbe, chaque caillou. Chacune de ces images, à force de les voir jour après jour, s’est inscrite dans ma mémoire. Alors quand quelque chose change…
Le Veilleur avait les yeux qui brillaient. Il avait continué de parler sans se départir de son regard fixe, comme s’il s’accrochait à une image qu’il détaillait encore.
– J’ai d’abord cru à une toile d’araignée qui avait accumulé la rosée et brillait au soleil. De petites grappes étincelantes, là, à trois ou quatre pas devant moi. Je me suis levé et me suis approché, accroupi pour la voir de plus près et…
Une larme avait glissé sur sa joue qu’il s’était empressé d’essuyer, pour lever ses yeux beaucoup trop clairs vers l’homme assis face à lui.
– Un bouton de fleur, blanc comme un nuage. Une fleur… comme je n’en avais jamais vu de pareilles. Fragile. Et… différente. Je me suis relevé, et elles étaient là, partout où je posais mes yeux ; discrètes et fugitives, mais bien là. Elles semblaient apparaître dans la prairie comme si mon regard les y plantait, apparaissant en d’infimes éclats qui voletaient entre les herbes. Mon cœur s’est emballé, et j’ai pleuré, parce que je savais. Je savais ce qu’elles signifiaient. Les graines vagabondes, censées germer à l’approche des colons de l’autre monde, et qui avaient été éparpillées à l’impact du Vaisseau, s’ouvraient enfin à la lumière. Elles avaient été sous nos pieds tout ce temps, attendant l’ordre de naître. Et le moment était venu. J’ai couru jusqu’aux débris en essayant de ne pas en écraser, mais il y en avait trop. Plus je les remarquais, et plus encore j’en dénombrais. En haut, dans le Vaisseau, les écrans étaient en transe.
– Les écrans ? avait relevé Dagarin, qui n’avait jamais entendu parler de cela.
– Les messages, si vous voulez. On aurait dit une ville en fête. Tous les signes étaient là. J’ai même… entendu une voix. Elle m’a parlé. Elle m’a dit qu’ils arrivaient. Alors, j’ai, j’ai… j’ai pensé au Cor, et j’ai couru, pour le dire au monde. C’était bête, ça pouvait paraître dérisoire, mais il fallait que le fasse. Alors j’ai couru à travers la prairie, constellée de fleurs comme de neige, j’ai sauté le mur qui délimite la zone dangereuse, dangereuse mais magnifique, et j’ai filé sur le chemin qui descend au village, et je me suis vu, il y a des années de cela, assis sur ce muret au bord du chemin, avec mon père au regard désolé qui ne contemplait plus, et j’aurais voulu qu’il soit là pour voir ça.
Il avait fait une pause, essoufflé comme s’il avait de nouveau couru.
– J’aurais voulu lui dire qu’il n’avait pas fait tout ça pour rien, lui dire qu’il n’avait plus à avoir honte, que j’aimais cette vie et que les Veilleurs n’avaient pas failli. J’ai traversé le village aussi vite que je l’ai pu, mais pas assez vite pour ne pas entendre les rires derrière moi. Certains riaient, comme ils avaient toujours ri, mais d’autres comprenaient aussi, en voyant la direction que je prenais. Ou bien pensaient-ils que j’avais perdu la tête et allais me jeter par la falaise. Je suis arrivé au Cor, et mon cœur battait autant de la course que de crainte. J’ai vu le garde, posté devant les leviers, et je lui ai dit “Ils arrivent, ils arrivent ! Il est l’heure de sonner le Cor !.” et j’ai lu l’incompréhension sur son visage, comme s’il ne se souvenait même plus de pourquoi il était là et de ce qu’il gardait. J’ai sorti la clé qui permet de déverrouiller les leviers et il s’est poussé. Je l’ai insérée, sans savoir réellement à quoi m’attendre, et le mécanisme s’est libéré dans un grand claquement. J’ai alors baissé le levier. Des enfants s’étaient rassemblés autour de moi et attendaient eux aussi, les yeux grands ouverts. Mais… rien ne s’est passé.
Le jeune homme avait lu l’incompréhension sur le visage de Dagarin, qui le regardait en fronçant les sourcils, et s’était repris.
– Un homme seul ne pourrait faire sonner le Cor, pas même le souffle de mille d’entre eux. Pour cela, derrière les colonnes qui soutiennent le Cor est caché un soufflet, plus haut que la plus haute tour de Portevent. Il est compressé par un système de balancier, que les leviers situés tout en haut de la falaise sont censés bloquer ou relâcher : deux poids, deux cubes de granit de deux mètres de côté, suspendus à une corde épaisse comme le tronc d’un jeune chêne. Celui du bas est à peine plus petit, et donc plus léger. Le mécanisme aurait dû s’enclencher, et le bloc suspendu en haut de la falaise aurait dû filer droit vers le sol, deux cents mètres plus bas, mais il est resté immobile, certainement encrassé par des siècles de poussière. Ça ne pouvait pas se terminer ainsi. C’était trop injuste. Alors, après avoir jeté un oeil depuis la balustrade, j’ai reculé. Puis, une fois assez loin, j’ai couru, plus vite encore qu’en descendant des débris quelques instants plus tôt, et j’ai sauté dans le vide. La corde était à trois ou quatre mètres à peine du bord, le bloc de pierre à cinq ou six plus bas. Je n’ai pas pris la peine de réfléchir. J’ai alors vu le vide, et j’ai senti le vent me fouetter le visage pendant ce qui m’a semblé être une éternité, puis j’ai agrippé la corde de toutes mes forces, pour glisser jusqu’au poids. Le choc a dû être suffisant, car la poulie s’est mise à grincer, et le paysage a plongé sous mes yeux à mesure que je commençais à chuter. La descente s’accélérait, et je sentais mes tripes remonter. Accroché à la corde, je chutais et chutais encore, et ce satané Cor qui restait muet. Mais la descente était longue, et il s’est finalement éveillé. Le monde s’est mis à trembler tout autour de moi dans un nuage de poussière phénoménal, et des centaines d’oiseaux se sont envolés de la falaise. Le rugissement a jailli juste après, profond et incertain au début, puis montant encore et encore en puissance, le monstre de fer ne semblant éprouver aucune limite, et je me suis dit que c’était ce bruit-là qu’auraient dû faire les nuages monstrueux, et mon corps et mes os ont vibré avec lui. Ils chantaient l’arrivée des Vagabonds, l’arrivée des Dieux, par des chemins où le temps même fonctionne autrement. La note s’est alors faite plus claire, limpide, céleste. Puis le souffle s’est tu, en même temps que ma course folle s’est ralentie, et n’est restée dans l’air que la vibration résiduelle du géant qui frissonnait encore de la beauté de son chant.
J’ai sauté au bas du poids de granit qui avait finalement atteint le sol, presque sans un bruit. Je tremblais de tout mon corps, et… c’est là que je l’ai senti, immédiat et implacable. Le vide, qui s’était abattu sur moi comme si le cube de granit s’était écrasé sur ma tête. Je venais de mettre un terme à des centaines d’années d’attente. C’était fini. Les choses allaient changer. Je ne serais plus un Veilleur. Je ne pourrais plus remonter mon chemin jusqu’à la prairie et prendre le temps d’admirer la rosée s’évaporer. J’allais devoir agir en tant que descendant du Vagabond. Mais…
Il fixa Dagarin dans les yeux.
– Ce n’est pas ce que je veux ! Le poids m’avait déposé au pied de la falaise, et la vie là-haut me semblait totalement hors de portée. Il n’y avait pas de retour en arrière. J’aurais voulu revenir des années plus tôt, et détruire cette machine tout là-haut, la faire taire, afin que les Vagabonds ne la trouvent jamais, et continuer à m’asseoir et regarder les nuages passer. Mais je sais qu’ils vont me chercher, pour mon corps et mon sang, pour être leur interprète ou que sais-je, peut-être m’emmener avec eux. Je sais que fuir ne sert à rien, et je suis trop lâche pour m’ôter la vie. Alors… j’ai suivi la plage, prenant la direction de Portevent. J’ai pensé un instant que l’on m’y accueillerait en héros, mais c’était stupide. Personne ne sait qui je suis, et c’est à peine si les gens connaissent la signification du Cor qui a résonné jusque dans leurs caves. Alors je me suis assis sur le quai, où vous m’avez trouvé, cherchant une échappatoire à cette vie qui s’annonce.
Une tempête faisait rage dans l’esprit de Dagarin, et il avait su qu’il ne pourrait tenir encore longtemps. Il s’était penché au-dessus de la table, et avait regardé le jeune homme dans les yeux.
– Et si je te disais que j’ai peut-être quelque chose pour toi ?
– Que… voulez-vous dire ?
– Nous verrons ça demain matin, si tu veux bien. Mais d’abord, on va boire à ta santé. Comment t’appelles-tu, d’ailleurs, dernier des Veilleurs ?
Chapitre 4
La chaleur emplissait maintenant la chambre, et Dagarin ne cessait de se repasser les évènements de la soirée.
Il n’avait pas pour habitude d’alcooliser ses cibles, mais il avait préféré jouer sur tous les tableaux : un pichet d’eau de Portevent, une drogue justement dosée, et une totale ignorance des comptines de son enfance.
Que lui chantait-elle, déjà, sa mamé ?
Prends garde mon chéri
Du mur écarte ton lit
De l’autre côté dehors
Le mangeforme est là
Et c’est ta peau qu’il portera
Il n’avait jamais su à quel moment il avait changé ; s’il avait attrapé cette chose comme on attrape un rhume ou s’il l’avait toujours eu à l’intérieur de lui, ou bien encore – et c’était le plus effrayant à son avis – s’il avait lui-même volé sa forme à un enfant, il y a quarante ou cinquante ans de cela.
Il y pensait souvent, en particulier lorsque lui revenaient de vagues souvenirs de vies antérieures, ne sachant si ces souvenirs étaient plus anciens que son enfance, auquel cas il aurait en effet pris le corps d’un marmot pour quitter son ancienne forme, ou si tout cela n’était que des reliquats de souvenirs des personnes qu’il avait absorbées depuis, assimilant en réalité un peu plus que leur corps. Tout était si flou.
Il n’aurait sans doute jamais la réponse, et c’était peut-être mieux ainsi.
Ce qui était sûr, c’est qu’il savait comment faire pour assimiler quelqu’un, lui voler son apparence, bien qu’il ne se souvint pas l’avoir appris. C’était… naturel. Tout allait bien et puis, un jour, il sentait la vague approcher, fièvre sans chaleur, ivresse sans fin. Il dépérissait lentement, et avait fini par anticiper ces périodes, repérant à l’avance ses cibles potentielles. Sauf cette fois-ci. Difficile d’influer sur son avenir depuis une cellule sans fenêtre. Mais il y était arrivé, tout juste, grâce à ce jeune homme. Il s’en voulait encore, et il s’en voudrait encore longtemps.
C’était cruel, il le savait, mais il ne voulait pas disparaître. Il devait déjà disparaître aux yeux de ceux qu’il pouvait aimer, quand son enveloppe ou son esprit commençait à émettre ce signal d’alarme, et c’était assez dur comme ça. Il repensa à sa mère.
Pauvre mamé. Qu’aurait-elle pensé si elle avait su qu’à partir de l’âge de cinq ou six ans, ce n’était plus son fils qu’elle avait bordé le soir, celui qu’elle avait mis au monde, mais le mangeforme qui avait pris sa place ? Elle aurait certainement perdu l’esprit, la pauvre.
Les picotements cessèrent enfin, et il sentit la chair de poule disparaître. C’était fini.
Il flottait dans ses vêtements, mais il n’aurait pas à les garder très longtemps. Il se leva prestement – trop vite en réalité – et bascula en avant, emporté par la vivacité d’une jeunesse qu’il avait jusqu’ici oublié. Son cœur se serra à nouveau à la pensée du Veilleur, de sa voix, de ses peurs, et de la façon dont ses yeux avaient brillé quand il avait décrit sa prairie.
Il lui fallait se hâter maintenant, avant que les couloirs ne deviennent trop fréquentés. Il devait récupérer les habits du jeune homme – ses propres habits dorénavant – et se débarrasser… du reste. Considérations éthiques mises à part, cela restait la partie la moins agréable.
Il attrapa son sac, et colla l’oreille à la porte. C’était le moment ou jamais. Profiter des derniers instants de calme avant le remue-ménage matinal était sa seule chance.
Il sortit, et avança dans l’étroit couloir, faisant craquer le plancher sous ses pieds nus. Des voix résonnaient deux étages plus bas, où hier encore au soir il écoutait l’histoire du Vagabond. Il se plaqua contre la porte de la chambre voisine, glissa son crochet dans la serrure. La tête appuyée contre la porte, il entreprit de la crocheter. Il fit tourner l’outil, qui lui glissait sans cesse entre les doigts. Il aurait besoin d’encore un peu de temps pour s’habituer à ce nouveau corps.
Un homme dévala les marches derrière lui, pour se retrouver au même étage, dans son dos. Il perçut l’intérêt de l’individu, qui s’arrêta un instant.
Plaquant sa tête plus encore contre la porte, il marmonna d’une voix pâteuse.
– Alleeeeez, la porte. Ouvre-toi. C’est la bonne clé, je te dis. Ou alors…
Il rota bruyamment.
– … c’est pas la bonne porte.
L’homme dans son dos reprit sa descente, et la serrure céda. L’instant d’après, il était dans la chambre.
Son regard se porta immédiatement sur le lit collé au mur, seulement séparé de sa propre couche par une mince cloison de bois.
Il s’en approcha à pas lents, et déplia au sol le sac dans lequel il ferait disparaître la preuve de son méfait.
Nichée au creux de la couverture l’attendait une masse de chair informe, amalgame lisse de peau et de poils.
– Désolé, chuchota-t-il, tête baissée pour ne pas croiser le regard de l’œil bleu clair, tellement clair, qui flottait sur la surface rosée.
Il s’accroupit à côté du lit, la gorge serrée. Jamais cela n’avait été si dur. Il se mit alors à sangloter, et pleura d’avoir volé une pureté comme jamais il n’en avait rencontré. Il n’avait tout simplement pas voulu mourir. Et l’autre non plus, assurément, mais le monstre, le prédateur en lui avait pris le dessus, prétextant chacune des peurs du jeune homme comme une raison de l’en délivrer. Et au lieu de le rassurer, il l’avait… mangé. Non, ce n’était pas juste de le décrire ainsi. Il ne mangeait pas les gens. Il n’était pas une bête. Il était…
Il s’assit sur le matelas, posant sa main sur la chair tiède qui s’y blottissait, la caressant lentement, et, d’une belle et douce voix, qui il y a quelques heures encore lui décrivait l’herbe féerique des Hautes-Terres, d’une voix aussi aimante et rassurante qu’il put, murmura :
– Mon garçon, je suis ton nuage ; silencieux, et changeant indéfiniment de forme.
Guillaume Fratczak, 2024.
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