Au musée !

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Écrite dans le cadre d’un concours.
Thème : Au musée ! (1500 mots maximum)


Le lieutenant Charles d’Estanques lâcha le compas, qui retomba sur la carte avec un bruit mat, cassant ainsi le silence de la cabine. Un silence somme toute relatif, habité par les craquements du bâtiment et les éclats de voix étouffées provenant du pont.

– Je ne comprends pas non plus, Capitaine, soupira-t-il.

Il sentait dans son dos la présence de son supérieur. Celui-ci ne le regardait pas, absorbé par l’obscurité qui régnait par-delà les fenêtres de la grand-chambre, mais lui répondit d’une voix rauque où perçait l’inquiétude :

– Que nous reste-t-il, Monsieur d’Estanques ?

Le lieutenant, qui se massait l’arête du nez, les yeux plissés dans un intense effort de concentration, releva la tête.

– Pardon, mon Capitaine ? Qu’entendez-vous par là ?

La haute silhouette s’arracha à la contemplation absente des vitraux. Achille Bonnefoy de Gissac, commandant de l’Alouette, illustre frégate de la Marine Royale, pénétra dans la lueur dorée des bougies.

– Je veux dire, reprit lentement l’officier supérieur, quels sont les choix qui nous sont encore permis ?

La question plongea le lieutenant dans un abîme de lassitude. Il n’était pas maître du vent, pas plus que des courants, et sans eux le navire n’avancerait pas. Leur dernière tentative, fantasque et sans espoir, avait consisté à faire tracter l’imposante frégate par deux chaloupes, et s’était soldée par un échec. Ils n’avaient pas avancé d’une coudée. On avait alors fait passer une corde sous la proue du navire, une extrémité à bâbord et l’autre à tribord, pour la remonter sans obstacle à la poupe. Rien n’entravait le bâtiment. C’était à devenir fou.

Il repassa en revue toutes les possibilités qui leur étaient encore offertes, mais le nombre de celles-ci diminuait avec le nombre de bras disponibles. Peur, désespoir et folie semblaient guider les matelots par-dessus bord. Il avait vu le regard de certains qui, du jour au lendemain, cessaient de se préoccuper du pont pour ne plus voir que la mer.

Ceux-ci disparaissaient bien vite, et de l’équipage de départ ne subsistait plus qu’une poignée d’hommes au moral éteint.

Son esprit fatigué ne produisait plus aucune pensée nouvelle. Seules tournaient dans sa tête des idées déjà mille fois énoncées et rapidement abandonnées. Il y avait pourtant quelque chose de possible, il le savait, mais cela semblait encore hors de portée de son esprit. C’était juste là, comme à la périphérie de son champ de vision, mais se dérobait quand il dirigeait ses pensées dessus. Une ombre fuyant la lumière.

Il ouvrit les yeux et murmura, comme pour lui-même :

– Les lumières…

Le Capitaine, qui avait entamé les cent pas dans l’étroite cabine, arrêta sa ronde et s’éclaircit la gorge.

– Je… je ne les aime pas, ces lueurs, déclara-t-il d’une voix faussement assurée, le menton haut.

C’était un euphémisme, d’Estanques le savait. Elles terrorisaient Gissac, pourtant homme de guerres et d’expéditions. Lorsqu’elles apparaissaient au cœur de la nuit, il voyait le vieil homme, se rendre au coeur du navire, lieu jusqu’ici épargné par les formes fantomatiques qui semblaient en ignorer l’existence.

Les spectres de lumière semblaient surgir de l’océan et de nulle part à la fois, d’où ils reviendraient régulièrement, la nuit, inspecter silencieusement le navire dans un chatoiement doré.

Charles décida d’insister ; non qu’il fut d’humeur opiniâtre — il savait quelle était sa place —, mais lui aussi était coincé, nom de Dieu, et il sentait que Gissac pouvait être convaincu pour peu qu’il trouvât les bons arguments.

Capitaine, il nous faut communiquer avec ces… lueurs, feux follets ou je ne sais quoi. Ils nous visitent pour une raison. Laquelle, je ne sais pas, mais il y a forcément une raison, et elle ne peut être que liée à notre présence ici.

Le Capitaine tourna brusquement sur ses talons, se dirigea vers la porte de la cabine, s’assura que celle-ci était fermée à clef, et s’adressa à voix basse à son lieutenant.

– Monsieur d’Estanques, voulez-vous savoir ce que désirent ces esprits ? Vous ai-je jamais montré ma collection ?

Sous l’air ahuri du Lieutenant, le Capitaine plaqua ses mains sur une des plaques lambrissées du mur tribord de la grand-chambre. Un discret « clic » se fit entendre, et la planche pivota sur deux charnières cachées dans la cloison.

– D’Estanques, je compte sur votre loyauté pour que ceci reste entre nous.

La cache ouverte révélait une série de compartiments sombres truffés de paille, chacun abritant un ou plusieurs objets.

Charles se leva pour s’approcher de cette collection inattendue. On y trouvait pêle-mêle des pierres magnifiques, d’intrigantes statuettes et des bijoux à l’aspect primitif, décorés de symboles dont il ignorait tout de la signification.

Le lieutenant, fasciné par la beauté primordiale de ces reliques, qui pour certaines semblaient aussi vieilles que le monde lui-même, remarqua l’état d’hébétude de son supérieur. Celui-ci, dont la respiration semblait s’être arrêtée, posait sur son trésor un regard étincelant, à la fois amoureux et avide.

– Monsieur, se risqua d’Estanques, sauf votre respect, s’agit-il là de reliques… acquises…

– Non. Rien d’honorable dans l’acquisition de ce trésor, si c’est là votre question.

Il avait répondu sans quitter des yeux son précieux butin, puis avait repris, sur le ton de la confidence :

– Et je crois que je le regrette désormais. Vous me connaissez, Charles. Je ne verse pas dans la sorcellerie et la superstition. J’ai été averti de ce qu’il en coûtait de s’approcher de ces merveilleuses abominations, et pourtant je m’en suis emparé de la plus vile des manières, tout au long de notre expédition. Cette collection est devenue le musée de mon déshonneur, et je crains que nous n’en payions tous le prix. Ce lieu est notre punition, et ces lumières sont les esprits qui les cherchent. Ils savent qu’elles sont là, quelque part.

D’Estanques resta muet un moment. Il avait des doutes sur l’explication du Capitaine, mais n’osait pas les formuler. Il lui fallait être plus intelligent que ça.

– Il nous faut communiquer avec ces lueurs, mon Capitaine. Et si notre salut dépend de ces objets, alors rendons-leur. Voilà, ce qu’il nous reste.

Il savait que c’était faux. Il leur restait plus que ça. Il restait l’autre chose, celle qui se dérobait continuellement à son esprit, même s’il sentait qu’il s’en approchait imperceptiblement. Il reprit.

– Nous devons leur montrer que…

Sa phrase fut coupée net par un grondement qui fit trembler le bâtiment.

– Allez ! hurla le capitaine, comme piqué dans le dos par une rapière invisible. C’est le moment ou jamais ! Le tonnerre s’annonce !

Il referma précipitamment la cache, quitta la cabine comme un diable, vociférant ses ordres à qui pouvait encore l’entendre.

D’Estanques le suivit à pas plus lent, car il avait fini par accepter qu’il était vain. Vain d’espérer qu’une bourrasque percuta le navire, gonflant ses voiles dans un claquement sec. Vain d’attendre que les cordages gémissent et les emportent loin d’ici.

Le lieutenant mit le pied sur un pont où s’affairait sans conviction un équipage résigné et absent. L’air, immobile, ne les emporterait pas ce soir. Ni ce soir, ni jamais.

Le tonnerre grondait, la foudre claquait, mais comme les lumières qui les accompagnaient parfois, cela semblait se passer partout et nulle part à la fois. Ici n’étaient qu’une mer d’huile et un ciel d’encre.

Texte ne pouvant être reproduit ou utilisé sans l’accord écrit de son auteur.

La fougue et l’espoir du Capitaine s’étaient tus comme ils étaient apparus. Le lieutenant leva les yeux vers la barre. Affalé dessus pleurait et hurlait Achille Bonnefoy de Gissac, l’homme qu’il avait suivi depuis ce qui lui semblait une éternité, l’homme qui ce soir semblait vingt ans plus vieux qu’il n’était. La scène provoqua en lui un sentiment étrange, un déjà-vu qu’il semblait également avoir déjà ressenti. Il fut pris d’un vertige soudain, sa main s’agrippant au bastingage. Depuis combien de temps étaient-ils là ? La réponse, cette idée qui ne cessait de se soustraire à son esprit, se révélait enfin à lui telle une vague scélérate immense et implacable dans les ténèbres. Des ténèbres que même ces lumières si étranges, qui les scrutaient à nouveau, ne pouvaient disperser.

Il se sentait partir, flottant désormais dix pieds au dessus du pont, traversant les voiles et les cordages. La voix du Capitaine se faisait ténue, lointaine.

– Aidez-moi Charles. Je n’y arrive plus… Quel est cet enfer ? Où sommes-nous ?


Guillaume Fratczak, décembre 2024.

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