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– Vous voyez, fit l’homme à la barbe blanche dans un fort accent slave, c’est comme si, d’un coup de baguette magique, un architecte corrigeait les imperfections de sa création, les imperfections mathématiques, voyez-vous. L’aléatoire ! Le chaos ! Les évènements auxquels nous assistons semblent montrer que les choses s’ordonnent, s’alignent, se mettent à décrire des fonctions mathématiques, comme si rien n’était venu troubler leur création en premier lieu.
Appuyant son discours, le barbu décrivait de grands cercles avec ses mains, dessinant spirales et droites où se rangeaient de petits paquets bien alignés.
– Les choses… s’harmonisent, dit-il finalement dans un sourire satisfait, croisant ses mains sur la table.
Paul leva les yeux au ciel et mit la télévision en sourdine au moment où le présentateur allait reprendre la parole.
– Attends, non… Remets le son s’il te plaît, fit Emilie.
Accoudée sur le bar qui la séparait du salon, un verre de vin blanc à la main, son attention s’était portée de leur conversation vers l’émission télévisée.
Paul lâcha un soupir pour marquer sa désapprobation, et la voix calibrée et professionnelle du présentateur emplit la pièce.
– … processus de symétrisation. Ces astres rentrent comme en mutation, s’enroulant sur eux-mêmes pour laisser la place, au bout de plusieurs heures à plusieurs jours, à cette nouvelle forme parfaite. Puis tout cela explose. Pouvez-vous nous expliquer l’origine de cet effondrement soudain ?
Le vieil homme s’avança sur son siège.
– Très bonne question. Vous devez visualiser tout cela comme un rouleau d’essuie-main, comme ceux qu’on trouve parfois dans les toilettes. Vous tirez sur le tissu devant vous, et le torchon propre et lisse se déroule, alors que derrière, la partie sale et froissée est enroulée dans la machine. Pourquoi tout cela explose, demandez-vous ? Eh bien, contrairement à un torchon propre et lisse, qui est une forme stable, ce que crée la nature n’est pas forcément fait pour fonctionner de la sorte, de façon symétrique, j’entends. Un astre devenu symétrique n’est pas forcément fonctionnel. Il y a en jeu des flux, des forces, et la symétrie, dans ce système, n’a pas sa place. Un soleil ou une galaxie totalement symétrique, ça ne fonctionne pas. Alors certains objets cosmiques explosent, pendant que d’autres s’éteignent ou se délitent dans le néant.
Le vieux scientifique joignit alors ses mains, et Emilie crut qu’il allait se mettre à prier, mais il poursuivit son geste, écartant ses mains en corolle dans un mouvement symétrique.
– L’ univers fleurit, dit-il. Mais il produit des fleurs malades.
– C’est flippant, dit Emilie, portant enfin à la bouche le verre qu’elle tenait à la main depuis cinq minutes.
Paul mit la télévision en sourdine.
– Ah, tu vois ? dit-il. C’est des conneries, de toute façon. Ils ne savent pas ce que c’est et ils ont trouvé un gugusse tout droit sorti d’un mauvais téléfilm pour raconter des bobards en attendant.
– Ça ne te fait pas peur, toi ? Que notre galaxie fasse…
Elle fit un mouvement désordonné avec les mains, renversant un peu de vin au passage. Il leva les yeux de son écran, la regarda et sourit.
– Bah, on ne sera pas là pour le voir, j’imagine. La Terre aura fleuri, et nous serons loin à l’intérieur, écrasés sous des kilomètres de roches en cours de symétrisation.
Elle le fixa un instant, stupéfaite.
– T’es con.
– Et toi tu es naïve. Comment fais-tu pour croire à tous les trucs qu’on te raconte dans ces émissions à deux balles.
– Mais ce sont les infos !
– C’est pareil ! Concernant l’hôtel, pour demain… Tu es sûre de vouloir changer ? J’aimais bien celui de l’an dernier.
Elle posa son verre, piquée au vif qu’il ait coupé si abruptement la conversation.
– Oui ! J’en ai assez de voir toujours les mêmes choses. J’ai envie de nouveautés.
Elle ouvrit le lave-vaisselle et le placard au-dessus de sa tête; s’arrêta, surprise.
– Oh ! Tu l’as déjà vidé ? Tu as un truc à te faire pardonner ? Et… bien rangés, pour une fois. Parfaitement alignés, dit-elle en passant un doigt le long des verres.
Elle sursauta lorsqu’elle sentit les bras de son homme autour de sa taille.
Il blottit sa tête dans ses cheveux, lui murmurant à l’oreille :
– Désolé… Ça vaut pour moi aussi, ton besoin de nouveauté ?
Elle ferma les yeux, sentit son parfum et la rugosité de sa barbe contre sa joue.
– Hmm, je sais pas, lâcha-t-elle.
Elle se retourna pour lui faire face et sentir son bassin coincé entre lui et le rebord du plan de travail.
– Tu pourrais trouver… l’homme idéal, reprit-il. Le vrai.
Elle haussa les sourcils.
– Ta mère m’aurait menti ? Elle m’a pourtant juré que c’était toi.
Elle prit son visage à deux mains pour l’embrasser, approchant ses lèvres, mais se figea.
– Attends, fit-elle, les sourcils froncés. Regarde-moi. Viens-là, dit-elle en le tirant par le bras, l’amenant sous la lumière.
– Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? Un bouton ? On s’en fiche, il…
– Tais-toi, regarde-moi.
Il plongea son regard dans le sien.
– Ça… va ? lui demanda-t-elle enfin.
– Mais oui, ça va ! Mais qu’est-ce qu’il y a, enfin ?
– Ton visage, ta bouche. Tes yeux, ils…
Elle se figea, puis éclata :
– Oh putain ! Tu fais un AVC. Ton visage, il est tout… bizarre.
Il se retourna, paniqué, et courut vers le miroir de l’entrée.
– J’appelle le SAMU, fit-elle, cherchant fébrilement dans ses poches. Tu as vu mon téléphone ?
Il se regardait toujours dans le miroir, ses mains parcourant son visage.
– Merde, fit-il dans un souffle. C’est vrai qu’il y a un truc qui cloche. Et je sens que…
Il déglutit.
– Je me sens tout bizarre, Emi. J’ai mal à la tête.
– Pas le temps pour le SAMU, dit-elle. En voiture.
– Paul, s’il-te plaît, viens-là. Viens-là !
Elle l’aida à s’asseoir et sauta derrière le volant, faisant démarrer la voiture dans un hurlement de pneus.
– Dans quinze minutes on y est, tiens bon. Respire. Calmement.
À côté d’elle, la respiration haletante, Paul semblait sur le point de paniquer. De ses mains tremblantes, il se touchait encore le visage, parcourant des lignes imaginaires.
– Mon nez, fit-il d’une petite voix. Mon nez…
Il commença à pleurer.
Elle se tourna vers lui, n’arrivant à discerner que faiblement ses traits dans la pénombre.
– Quoi ton nez ?
– Bouche, auchi. Petite.
Elle appuya sur l’accélérateur malgré les larmes qui lui brouillaient la vue.
« Miiiiii… » fit une voix étouffée à côté d’elle.
– Quoi ? lui hurla-t-elle, regrettant aussitôt le ton qu’elle avait pris.
Elle le regarda, et son sang se glaça lorsque la clarté fugitive d’un lampadaire inonda l’habitacle.
Une longue cicatrice lui barrait le visage du front au menton, et chacun de ses yeux semblait vouloir s’y enfoncer, lui donnant un air de cyclope. Sa bouche s’y était ramassée en une excroissance de lèvres gonflées telles des bulles bleuies par le sang qui s’y accumulait. La fissure, car c’était bien une fissure – elle la voyait toutes les quatre ou cinq secondes quand ils passaient sous un lampadaire – était parfaitement centrée, et semblait aspirer son visage.
Elle pila sous un réverbère.
– Paul ! Paul !
Elle n’entendit qu’un son nasillard émanant de la boursouflure qui encore quelques minutes plus tôt était une bouche qu’elle s’apprêtait à embrasser.
Un hurlement étouffé s’échappa de la crevasse, alors que dessous la poitrine du jeune homme hoquetait violemment, cherchant désespérément à aspirer de l’air par un trou qui se bouchait.
Les doigts tremblants de Paul serrèrent son avant-bras, s’enfonçant dans sa chair à travers le pull.
Sa tête n’était plus qu’une paire d’oreilles séparées par une ligne de cheveux, oreilles se rapprochant toujours plus près de la fente rouge dans laquelle de petits vaisseaux semblaient prêts à exploser.
Elle eut un haut-le-cœur, ouvrit la portière et tenta de sortir, mais fut bloquée par la main qui s’accrochait désespérément à elle, et elle vomit comme elle pût.
Elle se redressa, et posa ses yeux hagards sur la chose à côté d’elle, sables mouvants de chairs qui s’enfonçaient en elles-mêmes. Ce… rouleau d’essuie-main, s’enroulant et se déroulant. Elle eut la vision du vieil homme souriant, et de ses mains en corolles. Une fleur malade…
Les doigts sur son avant-bras lâchèrent prise, mais elle les rattrapa.
– Paul, Paul… Je suis là. Je suis là, sanglotait-elle, lui caressant la main.
Un frisson la parcourut quand elle vit l’œil. Pas celui qui avait disparu dans la fente de chair, mais celui qui venait de derrière, celui qui venait remplacer l’ancien. Un œil éteint – mais le resterait-il ? – qui progressait lentement et s’arrêterait une fois atteint l’emplacement idéal.
Elle savait que de l’autre côté de son visage, celui collé contre la portière, le même œil venait en sens opposé, glissant lentement sur la vitre tel un escargot. Elle savait, elle en aurait mis sa main à couper, que les deux yeux seraient alors symétriques et identiques, qu’ils seraient parfaits, que son Paul serait harmonisé, et que le vieux scientifique croiserait ses mains de satisfaction devant tant de beauté mathématique.
Elle s’aperçut qu’elle ne lui tenait plus qu’un doigt, serré dans sa main.
À genoux sur le siège conducteur, elle pleurait. Elle pleurait, car malgré un petit doute, elle savait que ça ne pourrait pas marcher. Il ne se réveillerait pas, car tout ça n’était pas magique. C’était incroyable, terrifiant, mais réel, et un corps symétrique, aussi beau fût-il, n’était pas fonctionnel. Un cerveau symétrique, « ça ne fonctionne pas » comme disait l’autre. Un homme mort et symétrique, ça ne marche pas.
Elle se laissa tomber sur son siège, lui tenant toujours le doigt. Elle redoutait de le sentir bouger dans sa main, d’entendre son petit ami reprendre sa respiration, de l’entendre lui dire « Je suis là, Emilie », d’une voix harmonisée. Elle ne voulait pas non plus le regarder, voir son visage qui devait maintenant être parfait aux yeux du grand architecte.
De grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber.
Elle posa sa tête, et les regarda éclater sur le pare-brise en de magnifiques dentelles. Des dentelles en tout point parfaites.
Guillaume Fratczak, 2024.
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