Une Rose pour Emily

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La neige craquait sous les pas de la silhouette noire.

Elle remontait une allée bordée de pierres aussi sombres qu’elle. Mais qu’est-ce qui n’était pas sombre, désormais ? Le paysage se décomposait en dégradés de gris : la neige, les pierres, l’église, et lui, seule forme mouvante dans cette nature morte.

Il s’arrêta devant la chapelle. Il n’y avait pas si longtemps, c’était un bel endroit – à l’époque de la lumière – et il eut un pincement au cœur à l’idée d’avoir perdu tout ça, de l’avoir perdu à tout jamais. Pendant combien de temps encore en garderait-il des souvenirs ? Une fois là-bas, aura-t-il accès à des images d’avant, de ce qu’il avait perdu ? Ou bien lui refuserait-on, à lui et aux autres d’ailleurs, pour ne pas leur donner le mal du pays ? Est-ce que ça s’appelle encore le mal du pays, à cette échelle ? Le mal du temps ? 

Il était triste de voir l’église dans cette gangue grisâtre qu’était devenu le paysage, car c’était la dernière image de ce lieu qu’il garderait en tête; l’image d’un paysage en train de s’éteindre. Il se forcerait à oublier ce tableau, cette pollution de ses souvenirs.

Il poussa le portillon en métal qui grinça dans le silence et resta figé un instant, alarmé à l’idée de s’être fait remarquer. Il n’avait rien à faire là, mais il y avait peu de chance qu’il croise quelqu’un. Plus maintenant.

Il reprit sa marche dans la pénombre. Il avait fait le trajet tellement souvent de jour qu’il pouvait se repérer au milieu des tombes les yeux fermés. Il s’arrêta, regarda autour de lui une dernière fois, puis sortit une brosse de sous son manteau. Il dégagea la neige d’une petite stèle – noire, elle aussi – et ne fut satisfait que lorsqu’il eut épousseté la pierre et une bande d’une dizaine de centimètres tout autour.

Il mit la brosse de côté, et fouilla de nouveau sous sa veste.

Délicatement, il en fit glisser un long tube de plastique, qu’il ouvrit avec plus de soin encore. Il y glissa ses doigts engourdis par le froid, et en retira une rose. Au bout de la tige, les pétales s’écartèrent légèrement dans le vent glacial, comme pour respirer enfin.

– Bonjour Emily.

Il s’accroupit, et posa la fleur sur le marbre noir.

– On n’en trouve plus beaucoup, des comme ça. Celle-là, tu t’en doutes, n’est pas du jardin. On ne trouve plus grand-chose dans le jardin, de toute façon.

Il se redressa et se hâta de remettre ses mains dans ses poches.

– J’ai oublié mes gants.

Il regarda le panache de buée gris clair quitter son écharpe et disparaître dans l’air gris foncé.

– Je voulais te montrer les photos de l’appartement où je vais être transféré, mais je n’ai plus de batterie, alors… Je peux te le décrire, si tu veux.

Il avait appris à gérer ces silences. Il l’imaginait à chaque fois lui répondre, de sa voix à elle – une voix qu’il espérait toujours juste – , et lui laissait le temps nécessaire.

– Il est…

Loin

–  … plûtot joli. C’est très moderne, très…

Profond

– … blanc, clair. Il n’y a pas d’ouverture sur l’extérieur, bien sûr, mais la lumière semble naturelle. On a toujours l’impression, où qu’on soit, qu’il y a une fenêtre ouverte dans la pièce d’à côté. Une fenêtre qui laisserait entrer la lumière. On peut même changer la luminosité : matinée, après-midi, soirée.

Une rafale de vent fit rouler la fleur posée sur la tombe, et il se baissa pour la remettre au centre.

N’était-il pas en train de lui mentir, là ? Ne lui brossait-il pas un trop joli tableau du trou à rats dans lequel il irait se fourrer ?

– On nous dit que le plus dur, ce sera pour nous. Que pour nos enfants, nos descendants, ce sera plus simple à accepter, parce qu’ils y auront toujours vécu, qu’ils n’auront connu que ça…

Il hésita à parler des enfants qu’ils n’avaient jamais eu, pour ne pas l’attrister. Ils l’avaient vécu comme un malheur, mais maintenant, il en était presque soulagé. Ils n’auraient pas à vivre comme des taupes. Ou peut-être aurait-il été heureux de les suivre là-dessous, s’ils avaient existé ? Peut-être que eux auraient vu ça comme un nouveau départ ? Les jeunes n’étaient-ils pas plus favorables aux changements ? La question ne se posait même plus, à vrai dire. Il était seul.

Il leva la tête et chercha du regard l’horizon qu’il avait eu l’habitude de contempler. Il y avait une colline, en face, surmontée d’un bosquet de cyprès. Il devait être aux alentours de seize heures, et c’est à peine s’il discernait le muret du fond du cimetière. L’heure qu’il était n’avait plus de sens, de toute façon. Il reposa ses yeux sur la stèle.

– Je dois descendre… demain.

Sa voix se cassa sur le dernier mot, et des larmes glacées roulèrent sur ses joues.

– Je ne remonterai plus. D’ici quelques jours il fera trop froid pour respirer, on s’écarte trop vite du soleil. Ils l’avaient prévu mais…

Il sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya le nez. Le froid lui en avait ôté toute sensibilité. Il se baissa à nouveau pour repositionner la rose emportée par le vent.

– Mais voilà…  C’est toujours difficile à croire tant qu’on y est pas. J’ai encore l’impression de rêver, parfois. Un rêve effrayant où une planète inconnue nous frôle d’assez près pour nous envoyer valser vers des profondeurs glacées. C’est drôle parce que je le fais, ce rêve, parfois. Le soleil se met à tourner dans le ciel, comme un film accéléré, et il rapetisse et rapetisse encore. Au réveil, pendant quelques secondes, je suis rassuré, je me dis que ce n’était qu’un rêve, et puis…

Il frissonna, et, du pied, repoussa la rose qui roulait.

– On est trop éloignés du soleil, maintenant. La seule raison pour laquelle il y avait de la vie sur cette planète. Il n’y a plus de Dieu pour nous sauver. Ou il n’y en a jamais eu, j’en sais rien. Et franchement, qui serait assez cruel pour nous envoyer dans le froid et l’obscurité pour des milliers d’années ?

Il jeta un regard en coin vers l’église, s’attendant presque à ce qu’elle le foudroie du regard.

– Tout ça n’a plus d’importance, en fait. Les choses sont comme elles sont et …

La rose fut emportée hors du la stèle, et dans un réflexe, il leva la jambe et écrasa la tige avec sa chaussure. Il l’entendit craquer.

Il resta planté là un moment, statue de glace figée au milieu des angelots de pierre du cimetière. Quelque chose, avec la tige, venait de se briser en lui.

Son dernier cadeau.

De la fissure qui s’était ouverte en lui coulait à flots une angoisse glaciale qui l’emplissait.

Il commença à trembler. Il était trop tard, il ne pouvait pas aller en chercher une autre. Les portes allaient bientôt fermer, et il se retrouverait coincé dehors. Dehors, avec les écervelés qui voulaient rester et se battre contre les éléments, contre la couche de glace qui ne tarderait pas à se former. Non, non, il ne pouvait pas rester là. Mais…

Pouvait-il réellement partir en laissant… ça ? Une fleur à la tige cassée ? C’était ça, qu’il voulait lui laisser, avant de l’abandonner une deuxième fois à l’obscurité ? Il aurait tout aussi bien fait de passer en voiture et de balancer un bouquet par la fenêtre sans s’arrêter. Les pensées tournaient en boucle dans sa tête. Une boucle se resserrant petit à petit en spirale, le ramenant toujours plus près de la rose et de l’abattement.

Il retira son pied et se pencha pour attraper la fleur. Il tira sur le bas de la tige pour arracher la partie brisée. Les épines lui entaillèrent la paume des mains, endormies par le froid. Des fibres cédèrent et il tira plus fort encore. Une longue bande de la fine écorce se détacha brusquement, remontant en direction des pétales et arrachant au passage une feuille qui semblait verte. Des gouttes de sang coulaient le long de la tige maintenant massacrée, souillant la neige à ses pieds.

– Non, non, non, murmurait-il.

Le vent s’intensifia, soufflant sous sa capuche et cachant ses mots.

Il ne l’entendait plus. Elle ne lui répondait plus.

– Tu m’en veux ? S’il-te-plaît, parle-moi. 

Il se laissa tomber, et ses genoux heurtèrent la pierre. Il bascula en avant, heurtant la stèle avec sa tête, à peine amortie par son bonnet. Il sentait le marbre glacé à une poignée de centimètres de son visage, mais ses mains, qui tenaient encore les deux morceaux de la rose, étaient plaquées sur la tombe gelée. Il chuchotait toujours.

La neige tombait maintenant en rafales, et le vent sifflait dans les branches du chêne nu au-dessus de lui, sifflait entre la pierre et le fer qui l’entouraient.

Il se roula un peu plus en boule et ferma les yeux pour se concentrer. Il l’entendait à nouveau. Faiblement, mais elle était là, tout près. Elle avait froid, elle avait peur.  Lui aussi avait peur, mais sa voix à elle le réchauffait. Il sentait déjà que ça allait mieux. 

Il pouvait rester, après tout. Juste pour la nuit.

Guillaume Fratczak, 2024.

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